{"id":304,"date":"2011-02-28T01:06:33","date_gmt":"2011-02-28T00:06:33","guid":{"rendered":"https:\/\/blog.fnlp.fr\/?p=304"},"modified":"2020-01-12T01:08:35","modified_gmt":"2020-01-12T00:08:35","slug":"la-laicite-necessite-historique","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.fnlp.fr\/?p=304","title":{"rendered":"La la\u00efcit\u00e9, n\u00e9cessit\u00e9 historique"},"content":{"rendered":"<h4><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"wp-image-285 alignleft\" src=\"https:\/\/blog.fnlp.fr\/wp-content\/uploads\/2020\/01\/philippe_forget.jpg\" alt=\"\" width=\"150\" height=\"140\" \/>par Philippe Forget<br \/>\nphilosophe<\/h4>\n<div class=\"texte\">\n<h3 class=\"spip\">L\u2019esprit la\u00efque\u00a0: d\u00e9passement de la religion et souverainet\u00e9 d\u00e9mocratique<\/h3>\n<p>Le 9 d\u00e9cembre 1905, la R\u00e9publique promulguait la Loi de s\u00e9paration des Eglises et de l\u2019Etat.<\/p>\n<p>La la\u00efcit\u00e9 prenait enfin corps\u00a0: juridiquement, politiquement et historiquement.<\/p>\n<p>Comme toutes les grandes lois de port\u00e9e historique, cette loi a son esprit. L\u2019esprit d\u2019une loi consiste dans sa puissance de transformation\u00a0: elle ouvre et elle consacre un autre temps politique, d\u00e9termin\u00e9 par un nouveau type de rapports entre le citoyen et sa r\u00e9publique. Une telle loi imprime une direction au Peuple qui se r\u00e9organise par sa m\u00e9diation. Un motif anime donc la loi au plus intime de son texte. Sans cet esprit qui lui commande de tisser des Temps Nouveaux, la loi risque de s\u2019ab\u00eemer bient\u00f4t dans l\u2019inertie de la Lettre, puis d\u2019\u00eatre livr\u00e9e \u00e0 l\u2019opportunisme t\u00e9n\u00e9breux des pouvoirs et factions. Comprendre une loi historique, c\u2019est donc renouveler son esprit, vivifier sa lumi\u00e8re combative et lui restituer sa dynamique cr\u00e9atrice. Face aux p\u00e9rils de l\u2019heure, la Loi de 1905 appelle la renaissance de l\u2019esprit de la\u00efcit\u00e9.<\/p>\n<p>En effet, si aujourd\u2019hui la la\u00efcit\u00e9 tambourine m\u00e9diatiquement \u00e0 nos oreilles, son r\u00e9veil publicitaire n\u2019est pas tant d\u00fb \u00e0 des \u00e9veilleurs qui en propageraient fid\u00e8lement l\u2019esprit, qu\u2019\u00e0 de trompeurs strat\u00e8ges qui en instrumentent la cause pour des vis\u00e9es \u00e9trang\u00e8res \u00e0 son principe. Elle se voit d\u00e8s lors embrigad\u00e9e dans le\u00a0\u00ab\u00a0conflit des civilisations\u00a0\u00bb, manipul\u00e9e par les uns pour des app\u00e9tits \u00e9lectoralistes, par les autres pour de secrets objectifs internationaux. On veut ainsi nous faire croire que christianisme et modernit\u00e9 la\u00efque doivent combattre ensemble l\u2019obscurantisme du Croissant\u00a0; et l\u2019on oublie tous les textes qu\u2019ont fulmin\u00e9s les papes contre la R\u00e9publique et que le Vatican n\u2019a jamais reni\u00e9s. Rappelons combien l\u2019Eglise romaine et ses s\u00e9ides du parti-pr\u00eatre ont depuis la R\u00e9volution fran\u00e7aise tant de fois travaill\u00e9 \u00e0 miner la France r\u00e9publicaine et \u00e0 restaurer leur ordre in\u00e9galitaire aux d\u00e9pens de la patrie des citoyens\u00a0!<\/p>\n<p>A rebours de leur propos, la Loi de 1905 n\u2019est pas une loi d\u2019oppression mais de lib\u00e9ration. Son argument n\u2019est pas celui de la division et de la haine qu\u2019elle laisse volontiers aux vocif\u00e9rateurs de la R\u00e9action. Elle ne hait ni ne d\u00e9truit la religion, elle la d\u00e9passe. Elle la d\u00e9passe par la simple \u00e9nonciation de son article 1\u00a0: <i>\u00ab\u00a0La R\u00e9publique assure la libert\u00e9 de conscience.\u00a0\u00bb<\/i> L\u2019intelligence de ce principe impose de comprendre le lien politique qu\u2019il \u00e9tablit entre la R\u00e9publique et la libert\u00e9 de conscience. Cette libert\u00e9 concerne la \u00ab\u00a0chose publique\u00a0\u00bb, la <i>res publica<\/i>. Elle s\u2019exerce dans la sph\u00e8re publique, participe de cette derni\u00e8re, la constitue m\u00eame. C\u2019est pourquoi le Peuple au travers du L\u00e9gislateur fera de la la\u00efcit\u00e9 un principe constitutionnel<span class=\"spip_note_ref\">\u00a0[<a id=\"nh1\" class=\"spip_note\" title=\"Cf. l\u2019article 1 de la Constitution de 1946 repris dans la Constitution du 4\u00a0(...)\" href=\"http:\/\/old.fnlp.fr\/spip.php?article615#nb1\" rel=\"footnote\">1<\/a>]<\/span>. La R\u00e9publique se constitue par le droit pour tout citoyen d\u2019exercer sa conscience au b\u00e9n\u00e9fice du bien public.<\/p>\n<p>Comme la R\u00e9publique ne l\u00e9gif\u00e8re pas sur le for int\u00e9rieur des individus, sous peine d\u2019absurdit\u00e9, la Loi de 1905 statue sur la libert\u00e9 entendue comme activit\u00e9 publique, comme puissance de transformation des liens d\u2019int\u00e9r\u00eat g\u00e9n\u00e9ral. Elle affirme le citoyen dans sa libert\u00e9 de pens\u00e9e, puisqu\u2019elle l\u2019abrite de toute pr\u00e9tendue autorit\u00e9 qui voudrait lui dicter sa conduite dans la sph\u00e8re publique selon des pr\u00e9jug\u00e9s \u00e9chappant \u00e0 l\u2019examen. La parole d\u2019ordre, l\u2019objurgation, la menace punitive, la promesse \u00e9th\u00e9r\u00e9e, bref tous les exp\u00e9dients du pouvoir dogmatique sont bannis de la Cit\u00e9 la\u00efque. En outre, dans sa r\u00e9publique, d\u00e9mocratique, le citoyen d\u00e9lib\u00e8re, d\u00e9cide et agit, il n\u2019ex\u00e9cute pas. Ce serait un contresens qu\u2019il d\u00e9lib\u00e8re depuis des \u00e9nonc\u00e9s qui exigent seulement d\u2019\u00eatre crus et ob\u00e9is. D\u00fbt-elle leur vanit\u00e9 en souffrir, le mitr\u00e9 et le galonn\u00e9 n\u2019ont plus rien, en tant que tels, \u00e0 prof\u00e9rer dans la R\u00e9publique gouvern\u00e9e par la conscience r\u00e9flexive du citoyen. Arm\u00e9 de l\u2019instruction publique, sachant raisonner sur son exp\u00e9rience, cultivant les forces ouvri\u00e8res de son d\u00e9ploiement individuel et commun, le citoyen devient \u00e0 m\u00eame de se gouverner. D\u00e9sormais, il participe de la souverainet\u00e9 populaire, il la forme et la d\u00e9veloppe parce qu\u2019il jouit de l\u2019autonomie conquise de la Raison. La libert\u00e9 de conscience est le ferment de l\u2019esprit public, et de ses d\u00e9lib\u00e9rations et d\u00e9cisions. La la\u00efcit\u00e9 \u00e9tablit la condition spirituelle de la souverainet\u00e9 populaire en acte. Par l\u00e0, elle consacre le d\u00e9passement historique des temps religieux et de leur configuration mentale.<\/p>\n<p>Ainsi, contourner la Loi de 1905 et d\u00e9voyer le sens de la la\u00efcit\u00e9 constituent autant d\u2019actes attentatoires \u00e0 la souverainet\u00e9 du peuple, autant de forfaitures \u00e0 l\u2019\u00e9gard de la R\u00e9publique. Le Peuple ne forme pas, en effet, cette pauvre juxtaposition de communaut\u00e9s fix\u00e9es \u00e0 leurs pr\u00e9tendues identit\u00e9s. Le Peuple, c\u2019est le corps politique des citoyens travaillant \u00e0 leur progr\u00e8s moral et mat\u00e9riel\u00a0; le Peuple, c\u2019est l\u2019unit\u00e9 historique de producteurs consciemment associ\u00e9s aux fins de progression, au fil des luttes et oppositions \u00e9prouv\u00e9es, vers l\u2019excellence humaine.<\/p>\n<h3 class=\"spip\">Renversement de l\u2019autorit\u00e9 religieuse et droit civil des cultes<\/h3>\n<p>La Loi de 1905 signifie aux appareils cl\u00e9ricaux que le citoyen s\u2019est \u00e9chapp\u00e9 de leur inconscience dogmatique. Il a enfin cess\u00e9 d\u2019\u00e9touffer dans leurs fantasmagories opiac\u00e9es. Ce peuple que les Eglises consid\u00e9raient comme une cr\u00e9ature d\u00e9bile et que le parti-pr\u00eatre entendait traiter comme un mineur, voil\u00e0 qu\u2019\u00e0 leur grand scandale, il s\u2019\u00e9labore en tant qu\u2019Intellect collectif, au moyen de la la\u00efcit\u00e9 et de l\u2019Instruction publique. Et de plus, il est patriote puisqu\u2019il affranchit la nation de l\u2019emprise romaine et qu\u2019il proscrit les men\u00e9es ultramontaines de la sph\u00e8re publique. Du coup, la religion perd sa place dans les affaires int\u00e9rieures et ext\u00e9rieures de la R\u00e9publique. Elle subsiste comme \u00e9l\u00e9ment sociologique d\u2019un tout politique r\u00e9gi par le libre travail de la raison civique, mais elle n\u2019est plus en droit de r\u00e9gler la vie publique et sociale des citoyens. La Loi de 1905 retire toute autorit\u00e9 aux organisations religieuses, les conduisant \u00e0 se transformer en associations cultuelles. En R\u00e9publique civique et populaire, parler d\u2019\u00a0\u00ab\u00a0autorit\u00e9s religieuses\u00a0\u00bb rel\u00e8ve de l\u2019ineptie ou de la trahison politiques. Le parti-pr\u00eatre poursuivait la domestication du citoyen, mais c\u2019est le citoyen qui en 1905 cantonne les pouvoirs religieux dans la sph\u00e8re priv\u00e9e et domestique de la vie civile. Parachevant la tradition de l\u2019Humanisme, la R\u00e9publique moderne remet les Eglises au bon endroit, celui de simples cultes dans la Cit\u00e9.<\/p>\n<p>Ce renversement politique, la seconde assertion de l\u2019article 1 l\u2019\u00e9tablit en toute limpidit\u00e9\u00a0: <i>\u00ab\u00a0Elle (la R\u00e9publique) garantit le libre exercice des cultes\u2026\u00a0\u00bb<\/i> La nuance entre les deux propositions de l\u2019article est \u00e0 saisir. D\u2019une part, la R\u00e9publique \u00ab\u00a0assure\u2026\u00a0\u00bb, car elle a pour t\u00e2che de promouvoir la libert\u00e9 de conscience, de la rendre incoercible\u00a0; d\u2019autre part, elle \u00ab\u00a0garantit\u2026\u00a0\u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire qu\u2019elle s\u2019engage \u00e0 prot\u00e9ger les pratiques cultuelles de toute atteinte arbitraire. Ici, elle s\u2019impose une mission\u00a0; l\u00e0, elle reconna\u00eet un droit. D\u2019un c\u00f4t\u00e9, l\u2019ind\u00e9pendance de la sph\u00e8re publique est proclam\u00e9e\u00a0; de l\u2019autre, une libert\u00e9 civile est d\u00e9fendue. Avec la la\u00efcit\u00e9, le peuple devient enti\u00e8rement Peuple parce qu\u2019il se met \u00e0 traiter ses affaires publiques et sociales selon l\u2019autonomie de sa conscience, ainsi d\u00e9gag\u00e9e de la tutelle h\u00e9t\u00e9ronome des clercs. Le texte est clair\u00a0: \u00ab\u00a0garantir\u00a0\u00bb n\u2019est pas \u00ab\u00a0assurer\u00a0\u00bb ni \u00ab\u00a0soutenir\u00a0\u00bb. Une association cultuelle ne saurait \u00eatre consid\u00e9r\u00e9e comme une institution publique\u00a0; elle ne concourt pas plus \u00e0 l\u2019expression politique des citoyens et pas davantage, elle ne constitue un organe culturel. Un artiste, un savant peuvent se dire croyants mais leur oeuvre provient de leur individualit\u00e9, non de leur Eglise.<\/p>\n<p>En terre r\u00e9publicaine o\u00f9 le citoyen s\u2019\u00e9rige par l\u2019exercice de la raison, o\u00f9 il apprend \u00e0 surmonter ses caract\u00e8res particuliers afin de participer \u00e0 la d\u00e9finition de l\u2019int\u00e9r\u00eat g\u00e9n\u00e9ral, que la R\u00e9publique se mette au service de causes particuli\u00e8res et qu\u2019elle contribue, par exemple, au d\u00e9veloppement m\u00e9diatique d\u2019organisations religieuses dans l\u2019espace public, rel\u00e8vent de l\u2019absurdit\u00e9 politique, voire d\u2019une nouvelle forfaiture. Si l\u2019appareil d\u2019Etat, lequel est seulement le bras ex\u00e9cutif de la R\u00e9publique l\u00e9gislatrice, ou une quelconque collectivit\u00e9 territoriale, laquelle doit rester subordonn\u00e9e \u00e0 l\u2019unit\u00e9 r\u00e9publicaine, s\u2019estiment assez autonomes pour soutenir l\u2019expansion d\u2019organisations religieuses, alors la R\u00e9publique se trouve d\u00e9voy\u00e9e par des commis et mandataires factieux, la souverainet\u00e9 populaire rompue et le citoyen abus\u00e9. Pourvu qu\u2019elles respectent l\u2019ordre public, les r\u00e8glements urbains et la s\u00fbret\u00e9 nationale, les associations cultuelles jouissent du droit de prosp\u00e9rer civilement, cependant leur croissance ne d\u00e9pendra que de leurs propres forces. L\u2019imp\u00f4t ne saurait servir le d\u00e9veloppement des croyances et cr\u00e9dulit\u00e9s, tandis que les responsables publics n\u2019ont pas \u00e0 courtiser l\u2019int\u00e9r\u00eat sectaire d\u2019associations confessionnelles. Les flatter revient en effet \u00e0 donner une l\u00e9gitimit\u00e9 politique et sociale \u00e0 des regroupements communautaires, et donc \u00e0 des particularismes born\u00e9s. Une telle l\u00e9gitimation contredirait derechef l\u2019universalit\u00e9 de la raison politique et sociale que les forces civiques et les forces ouvri\u00e8res du Travail sont les seules \u00e0 porter.<\/p>\n<p>L\u2019assignation identitaire \u00e0 laquelle tout pastorat religieux veut fixer les individus, qui restent vou\u00e9s \u00e0 ses yeux, \u00e0 devenir des \u00ab\u00a0fid\u00e8les\u00a0\u00bb, le prive par d\u00e9finition de toute compr\u00e9hension de l\u2019int\u00e9r\u00eat public. Celui-ci, il le con\u00e7oit seulement en \u00e9tant obnubil\u00e9 par ses pr\u00e9jug\u00e9s doctrinaux dont le fond, faut-il encore le rappeler, \u00e9chappe bien vite \u00e0 l\u2019examen de la raison. Partant, les \u00ab\u00a0valeurs universelles\u00a0\u00bb que l\u2019id\u00e9ologie dominante s\u2019efforce d\u2019attribuer aux monoth\u00e9ismes th\u00e9ologico-politiques, n\u2019ont rien d\u2019universel. Le citoyen lucide ne confond pas l\u2019universalit\u00e9 de la raison interrogative et productive, en qu\u00eate du bien public, avec le d\u00e9sir de domination universelle que v\u00e9hiculent les \u00ab\u00a0R\u00e9v\u00e9lations\u00a0\u00bb, leurs dogmes, leurs interdits, leurs prescriptions ou leurs bons sentiments. Quand le citoyen grec s\u2019avan\u00e7ait sur l\u2019Agora pour d\u00e9battre du destin de la Cit\u00e9, il argumentait par sa raison nourrie d\u2019exp\u00e9rience. Il partageait alors l\u2019universalit\u00e9 du discours de raison avec ses concitoyens, cependant que les dieux, gardiens de l\u2019enceinte politique, se taisaient. De m\u00eame, la R\u00e9publique la\u00efque proscrit de ses tribunes le bavardage des dieux uniques et jaloux. Elle ne s\u2019ordonne \u00e0 aucune \u00ab\u00a0R\u00e9v\u00e9lation\u00a0\u00bb et se garde de leur pr\u00e9somption La voix d\u00e9mocratique exige le silence des dieux<\/p>\n<h3 class=\"spip\">De la libert\u00e9 de conscience \u00e0 la culture du citoyen<\/h3>\n<p>Lorsque sur le march\u00e9 aux \u00ab\u00a0valeurs\u00a0\u00bb, les associations cultuelles se concurrencent pour gagner des \u00e2mes, la R\u00e9publique la\u00efque se doit de rester impartiale. N\u00e9anmoins, son indiff\u00e9rence l\u00e9gale envers l\u2019activit\u00e9 civile des confessions ne signifie pas sa neutralit\u00e9 quand ces m\u00eames associations tentent de s\u2019insinuer dans la vie politique et les institutions publiques, en les infectant de leur moraline ou de leurs m\u0153urs. La R\u00e9publique doit veiller \u00e0 les repousser dans leur sph\u00e8re domestique. En revanche, elle n\u2019est nullement neutre quand elle doit traiter des ph\u00e9nom\u00e8nes religieux dans le cadre de l\u2019Instruction publique. Du moment qu\u2019il a pour mission d\u2019\u00e9veiller les esprits aux lumi\u00e8res de la Raison, leur apprendre \u00e0 exercer leur facult\u00e9 de juger, leur donner le go\u00fbt de se cultiver, l\u2019enseignement r\u00e9publicain ne peut \u00e9tudier les religions qu\u2019au moyen de l\u2019analyse historique, litt\u00e9raire ou m\u00eame esth\u00e9tique et philosophique. S\u2019il tenait par exemple les mythes bibliques ou coraniques pour des faits historiques, il ruinerait sa cause et ab\u00eemerait les esprits qu\u2019il a en charge d\u2019\u00e9lever. Un enseignement qui se fait le porte-parole du dogmatisme religieux engendre une r\u00e9gression des esprits puisqu\u2019il interdit \u00e0 l\u2019\u00e9l\u00e8ve d\u2019acc\u00e9der \u00e0 une intelligence moderne du monde, autrement plus riche que son \u00e9troite lecture religieuse. Comme il a l\u2019intellect obnubil\u00e9 par ses pr\u00e9jug\u00e9s, la sensibilit\u00e9 atrophi\u00e9e par ses craintes, l\u2019individu dogmatiquement conditionn\u00e9 ne cherchera dans le monde que la seule reproduction de son milieu mental. Lui \u00e9chapperont \u00e0 jamais les multiples couleurs de l\u2019univers\u00a0: sur le plan politique, le confinement mental et social m\u00e8ne autant \u00e0 la servitude aveugle qu\u2019aux attitudes bellig\u00e8nes.<\/p>\n<p>A l\u2019encontre des nostalgiques de l\u2019archa\u00efsme, il est imp\u00e9ratif de souligner combien les savoirs, n\u00e9s de l\u2019Humanisme et des Lumi\u00e8res, ont enrichi nos connaissances de la terre, des hommes et de leurs civilisations. C\u2019est pourquoi, le citoyen cultiv\u00e9 comprendra mieux un patrimoine religieux que ne le fera un religieux lui-m\u00eame. Il y a plus \u00e0 voir dans une \u0153uvre \u00ab\u00a0d\u2019art sacr\u00e9\u00a0\u00bb que le simple message religieux. L\u00e0 o\u00f9 le pr\u00eatre verra une occasion de s\u00e9duction pros\u00e9lyte, notre citoyen saura p\u00e9n\u00e9trer la mat\u00e9rialit\u00e9 de l\u2019\u0153uvre et en r\u00e9v\u00e9ler le travail. Le premier f\u00e9tichise l\u2019\u0153uvre, le second s\u2019enrichit de sa pr\u00e9sence concr\u00e8te, des op\u00e9rations po\u00e9tiques qui la forment. L\u2019un, \u00e9cras\u00e9 par la transcendance, ne per\u00e7oit pas ce qu\u2019il a dans les mains\u00a0; l\u2019autre, \u00e9pris de l\u2019immanence op\u00e9rative, apprend comment b\u00e2tir un monde. C\u2019est ainsi que l\u2019esprit la\u00efque arrache les \u0153uvres pass\u00e9es des mains momifi\u00e9es du pr\u00eatre et les vivifie par la conscience ouvri\u00e8re. Ce travail d\u2019appropriation confie d\u00e8s lors au peuple r\u00e9publicain, non pas un h\u00e9ritage religieux mais un patrimoine culturel. Ce peuple se cultive, progresse vers son excellence, quand sa conscience reprend productivement et s\u00e9lectivement le monde qu\u2019ont forg\u00e9 la main et l\u2019esprit de ses a\u00efeux. Toutefois, ce monde reste mort si ce peuple ne pousse pas vers l\u2019avenir.<\/p>\n<h3 class=\"spip\">S\u00e8ve la\u00efque et arbre de la Raison<\/h3>\n<p>Funeste m\u00e9taphore donc que celle des racines\u00a0! L\u2019arbre s\u2019\u00e9lance vers le soleil pendant que ses racines le nourrissent certes mais prolif\u00e8rent dans les t\u00e9n\u00e8bres Tendu vers l\u2019azur, l\u2019arbre, en quelque sorte, ne regarde pas vers ses racines, lesquelles restent multiples et emp\u00eatr\u00e9es\u00a0: les unes meurent et pourrissent, d\u2019autres surgissent. Qui peut donc pr\u00e9tendre distinguer l\u2019unique ou la meilleure racine de l\u2019arbre\u00a0? A exhumer ses racines, on tuerait d\u2019ailleurs l\u2019arbre\u00a0! D\u2019embl\u00e9e, quand il \u00e9cl\u00f4t, l\u2019arbre est une totalit\u00e9 d\u2019o\u00f9 jaillissent des racines\u00a0; celles-ci ne constituent pas l\u2019origine de l\u2019arbre, mais de seules fonctions organiques de son \u00e9l\u00e9vation. Unit\u00e9 vivante, l\u2019arbre cro\u00eet et se transforme selon ce qu\u2019il re\u00e7oit des \u00e9l\u00e9ments du monde. L\u2019arbre est en travail et au travail de soi. Assimilant ou rejetant, il se produit et persiste, notamment par la s\u00e8ve que ses \u00e9changes composent. Combinaison unitaire d\u2019apports multiples, la s\u00e8ve irrigue l\u2019arbre dans toutes ses parties qui le font pousser. Tant que la s\u00e8ve circule, l\u2019arbre cro\u00eet, aspirant au soleil. C\u2019est donc au b\u00e9n\u00e9fice de la s\u00e8ve que la dynamique vitale de l\u2019arbre r\u00e9g\u00e9n\u00e8re ses racines sit\u00f4t qu\u2019elles deviennent s\u00e9niles. Or, l\u2019arbre r\u00e9publicain vit de sa s\u00e8ve la\u00efque\u00a0; celle-ci l\u2019irrigue de fa\u00e7on qu\u2019il fructifie non pas en s\u2019adaptant \u00e0 un pass\u00e9 d\u00e9compos\u00e9, mais en sachant inventer le fil progressif entre un pass\u00e9 prometteur et un futur lumineux. Les racines servent l\u2019arbre et l\u2019\u00e9clat de son feuillage, la primaut\u00e9 des racines n\u2019est que morbidit\u00e9. L\u2019obsession des racines conduit \u00e0 l\u2019obscur emp\u00eatrement des pr\u00e9jug\u00e9s.<\/p>\n<p>Aux certitudes mortif\u00e8res des origines religieuses, l\u2019esprit la\u00efque pr\u00e9f\u00e8re la progression probl\u00e9matique des savoirs modernes. Nous n\u2019oublions pas en effet que le pontife croit avoir en dernier ressort tout compris, car il reste persuad\u00e9 que la v\u00e9rit\u00e9 du monde est contenue dans son texte saint, que le monde ne peut exc\u00e9der les paroles de la Bible ou du Coran. Pour lui, existe un ordre naturel des choses dont il d\u00e9tient la compr\u00e9hension totale puisqu\u2019il sait interpr\u00e9ter le Texte. Le milieu cl\u00e9rical garde la nostalgie de cette nature hi\u00e9rarchis\u00e9e par laquelle sa domination se pr\u00e9tend l\u00e9gitime et sempiternelle. Tout autre est la conception du savoir que promeut la la\u00efcit\u00e9. En effet, la Raison probl\u00e9matise les choses et ne pr\u00e9tend jamais en avoir fini avec elles. Toute connaissance qu\u2019elle \u00e9tablit ouvre un nouveau champ \u00e0 explorer. Alors que l\u2019id\u00e9ologie cl\u00e9ricale saisit le monde comme une totalit\u00e9 close et entend fermer son \u00e9v\u00e9nement illimit\u00e9 sous le sceau du dieu ou du proph\u00e8te, la conscience la\u00efque reste toujours ouverte \u00e0 l\u2019exp\u00e9rience des ph\u00e9nom\u00e8nes. Ses savoirs, elle les construit sans jamais les absolutiser. La la\u00efcit\u00e9 est la gardienne de la dynamique de l\u2019esprit, elle en est la s\u00e8ve nourrici\u00e8re.<br class=\"autobr\" \/>Dans la R\u00e9publique la\u00efque, l\u2019\u00e9laboration des savoirs vise par principe l\u2019\u00e9dification humaine que le citoyen \u00e9clair\u00e9 ne confond pas avec la mondialit\u00e9 d\u2019int\u00e9r\u00eats imm\u00e9diats et sectaires. Les savoirs ainsi con\u00e7us sont progressifs car dialectiques. La connaissance la\u00efque s\u2019accro\u00eet depuis l\u2019exp\u00e9rience des limites et \u00e9checs de la conscience productive. En constant dialogue avec elle-m\u00eame, l\u2019intelligence libre travaille \u00e0 \u00e9largir ses perspectives, am\u00e9liorer ses m\u00e9thodes et changer ses paradigmes. La Raison se reprend, se r\u00e9fl\u00e9chit, au travers de ses op\u00e9rations. Elle ne d\u00e9signe donc pas une instance absolue mais un processus historique. Si la Raison sait rester fid\u00e8le \u00e0 sa propre r\u00e9flexivit\u00e9, elle approfondit son savoir tout en affinant son regard. Maintenant, elle sait, par exemple, \u00e9viter le scientisme et le technicisme. Aux prises avec l\u2019activit\u00e9 complexe de l\u2019univers, elle apprend \u00e0 relativiser ses succ\u00e8s tout en gardant le cap de l\u2019\u00e9toile du matin.<\/p>\n<p>Couvant le progr\u00e8s de la Raison, la la\u00efcit\u00e9 assure en m\u00eame temps l\u2019ind\u00e9pendance ouvri\u00e8re du Peuple. Le citoyen a cess\u00e9 d\u2019\u00eatre un enfant, un serf ou un fid\u00e8le. Il d\u00e9nie \u00e0 toute instance qui voudrait le surplomber, le droit de le chapitrer et d\u2019orienter son travail. Son sort ne d\u00e9pend que de soi, de son exp\u00e9rience raisonn\u00e9e et raisonnante. Par la la\u00efcit\u00e9, la R\u00e9publique se d\u00e9lie de tout appareil social qui ourdit de parasiter la force productive de la raison collective et d\u2019enrayer la progression cognitive du citoyen. Th\u00e9ocratie, ploutocratie, technocratie et m\u00e9diacratie constituent autant d\u2019appareils parasitaires, \u00e9puisant le g\u00e9nie ouvrier du Peuple. Quand tous ces appareils de la domination stipendient leurs experts sectoriels, la R\u00e9publique la\u00efque engendre, elle, des savants et les relie dans l\u2019universalit\u00e9 de ses id\u00e9aux.<\/p>\n<h3 class=\"spip\">Mis\u00e8re de la condition religieuse et Travail de la conscience moderne<\/h3>\n<p>Pour sa part, le pontife du Vatican d\u00e9clare sans vergogne \u00ab\u00a0l\u2019Eglise experte en humanit\u00e9\u00a0\u00bb. En pronon\u00e7ant cet inepte oxymoron, le vieillard courtise en fait les pouvoirs, il leur vend son savoir-faire s\u00e9culaire en mati\u00e8re de soumission morale. Apr\u00e8s tous les forfaits, supplices et conflits perp\u00e9tr\u00e9s au nom du Christ-roi, il lui faut ruser et ne pas d\u00e9voiler d\u2019embl\u00e9e son ambition de restauration politique. Il compte donc monopoliser le march\u00e9 du conditionnement moral des populations. Le dressage des \u00e2mes \u00e9motives, voil\u00e0 la derni\u00e8re comp\u00e9tence qu\u2019entend exercer l\u2019Eglise, et il en est de m\u00eame pour toutes les instances religieuses, avec la complicit\u00e9 des m\u00e9diacrates dans les pays modernes.<\/p>\n<p>Ce faisant, les appareils cl\u00e9ricaux n\u2019en n\u2019avouent pas moins leur impuissance historique\u00a0: les religions ne \u00ab\u00a0font plus monde\u00a0\u00bb, elles ne tiennent plus le sens du monde. Depuis la r\u00e9volution copernicienne, les Grandes d\u00e9couvertes, la naissance donc des Temps modernes, lesquels ont lib\u00e9r\u00e9 progressivement l\u2019antique philosophie du joug th\u00e9ologique, balay\u00e9 l\u2019anthropologie m\u00e9di\u00e9vale, cr\u00e9\u00e9 la science exp\u00e9rimentale et, en outre, affranchi l\u2019imagination po\u00e9tique de la seule fabulation \u00ab\u00a0r\u00e9v\u00e9l\u00e9e\u00a0\u00bb, la religion n\u2019a plus rien \u00e0 dire sur la chose publique. Le processus des Temps modernes a rompu la d\u00e9pendance du politique au th\u00e9ologique. D\u00e8s le moment o\u00f9 le citoyen s\u2019est efforc\u00e9 de raisonner sur le bien public depuis son exp\u00e9rience autonome, il a rendu inop\u00e9rantes et insens\u00e9es les normes de la th\u00e9ologie morale et politique. Quoiqu\u2019en disent les id\u00e9ologues du parti-pr\u00eatre, les id\u00e9aux modernes ne proc\u00e8dent pas d\u2019aspirations religieuses qui auraient \u00e9t\u00e9 s\u00e9cularis\u00e9es, mais d\u2019une r\u00e9invention des rapports de l\u2019homme \u00e0 son monde, que la Renaissance a port\u00e9e. Sachons d\u00e9jouer les subterfuges s\u00e9mantiques du parti-pr\u00eatre\u00a0: la modernit\u00e9 europ\u00e9enne est implicitement la\u00efque quand elle na\u00eet, et non pas la traduction s\u00e9culi\u00e8re des \u00e2ges m\u00e9di\u00e9vaux et cl\u00e9ricaux. C\u2019est justement parce que la modernit\u00e9 a son fond propre, son propre moteur, que la politique la\u00efque est pleinement l\u00e9gitime lorsqu\u2019elle confine la religion \u00e0 la sph\u00e8re priv\u00e9e.<\/p>\n<p>La plupart des Eglises n\u2019ont d\u2019ailleurs jamais reconnu un espace public o\u00f9 le citoyen pouvait visiblement d\u00e9lib\u00e9rer, elles ont toujours privil\u00e9gi\u00e9 l\u2019ordre opaque des familles au sommet duquel tr\u00f4naient empereurs, rois et despotes. Mais une fois l\u2019\u00e9poque des f\u00e9odaux et monarques abolie, la religion et ses clercs sont bient\u00f4t apparus dans la mis\u00e8re de leurs paroles. A l\u2019\u00e2ge moderne, ils ne disposent, en effet, d\u2019aucun mot propre par lesquels comprendre l\u2019univers des producteurs. Puisqu\u2019ils forment un milieu aveugle, ils ignorent combien l\u2019Homo Faber a su, depuis des si\u00e8cles, forger les id\u00e9aux, les principes, les id\u00e9es, les concepts gr\u00e2ce auxquels il a travaill\u00e9 la terre et les cieux, acquis la conscience autonome de son empire, du coup pu questionner la marche et les fruits de son \u0153uvre. Dans les sciences, les Lettres, le Droit, entre autres exemples, les mots et leur grammaire rel\u00e8vent d\u2019un travail de la pens\u00e9e libre, dont les religieux ne sont pas les p\u00e8res.<br class=\"autobr\" \/>L\u2019Eglise l\u2019a d\u2019ailleurs su tr\u00e8s t\u00f4t, adoptant des strat\u00e9gies de s\u00e9duction pour conserver ses ouailles. Le j\u00e9suite s\u2019est ainsi fait astronome, historien, voire sociologue, de sorte que la foule puisse attribuer sa science \u00e0 son origine monacale. L\u2019habit de savant doit conduire le na\u00eff au pied de l\u2019autel. Pourtant, les savoirs que le j\u00e9suite man\u0153uvre ne doivent rien \u00e0 l\u2019\u00e2me religieuse, \u00e0 son univers intime, tant dans leurs m\u00e9thodes que dans leurs objets. Sa qualit\u00e9 de scientifique, il la tire du travail de l\u2019esprit moderne sans qu\u2019elle puisse \u00eatre rapport\u00e9e \u00e0 une suppos\u00e9e nature religieuse de son \u00eatre. De m\u00eame, un pr\u00eatre qui se fait ouvrier acquiert les techniques du monde ouvrier\u00a0; et celles-ci ne doivent rien \u00e0 son office eccl\u00e9sial. Libre \u00e0 ces religieux de garder une conscience bifide, mais s\u2019ils sont libres d\u2019exprimer leur opinion en tant que producteurs, rien ne les autorise \u00e0 intervenir dans les affaires publiques et sociales en tant que religieux. En effet, ce qu\u2019ils produisent dans la R\u00e9publique tient au progr\u00e8s mat\u00e9riel et intellectuel que poursuit la conscience moderne\u00a0; celle-ci les a nourris d\u2019assez de richesses, enjeux et probl\u00e8mes pour rendre caduques les normes religieuses sur la cit\u00e9 humaine et rendre ill\u00e9gitime toute voix cl\u00e9ricale.<\/p>\n<h3 class=\"spip\">Esprit la\u00efque et ind\u00e9pendance ouvri\u00e8re des producteurs<\/h3>\n<p>Les appareils religieux sont \u00e0 ce point \u00e9puis\u00e9s qu\u2019ils ont m\u00eame perdu la raison de leur patrimoine intellectuel et artistique. En effet, si la R\u00e9publique a donn\u00e9 la patrie \u00e0 ses producteurs, elle a par l\u00e0 m\u00eame civilis\u00e9 et nationalis\u00e9 les \u0153uvres \u00e9labor\u00e9es sous l\u2019\u00e9gide du clerg\u00e9. Comme l\u2019\u00e2ge th\u00e9ologique s\u2019est \u00e9teint, ses productions ont cess\u00e9 de lui devoir leur sens\u00a0: elles appartiennent d\u00e9sormais \u00e0 la culture nationale et universelle. Les citoyens se sont r\u00e9appropri\u00e9 les richesses pass\u00e9es de l\u2019esprit sous la forme de la culture\u00a0; ils se cultivent, se renforcent en sachant les comprendre par l\u2019exercice de leur pens\u00e9e et la finesse de leur go\u00fbt. Pour ce faire, l\u2019homme moderne n\u2019a nul besoin du pr\u00eatre, mais du professeur, de son effort personnel, enfin du commerce spirituel avec ses concitoyens. Dans les \u0153uvres religieuses, c\u2019est moins la religion glorifi\u00e9e qui l\u2019int\u00e9resse que le travail de la main et de l\u2019esprit. Tandis que l\u2019app\u00e9tit cl\u00e9rical les consid\u00e8re comme des moyens de pros\u00e9lytisme, la conscience la\u00efque les saisit dans leur force d\u2019instruction et d\u2019\u00e9ducation humaines. Arm\u00e9e de la distance historique, la r\u00e9flexion moderne sait saisir et le contexte et le proc\u00e8s interne de l\u2019\u0153uvre\u00a0; mais en outre, loin de la r\u00e9ifier, elle la confronte aussi avec sa propre situation historique, les id\u00e9aux qu\u2019elle se propose et les questions qu\u2019elle doit r\u00e9soudre. L\u2019enjeu est de faire parler l\u2019\u0153uvre sous tous ses aspects, f\u00fbt-ce au prix du combat\u00a0: on se renforce des positions adverses quand du g\u00e9nie les anime. L\u2019\u0153uvre ne constitue alors ni un pr\u00e9texte apolog\u00e9tique, ni un outil de s\u00e9lection sociale, ni un objet de loisir\u00a0; en revanche, elle se trouve vivifi\u00e9e par la culture la\u00efque qui la reprend dans la formation dialectique des individus et de leur r\u00e9publique.<\/p>\n<p>Un chef-d\u2019\u0153uvre n\u00e9 dans une atmosph\u00e8re religieuse contient plus de force productive que ne le croyait m\u00eame son commanditaire. Le pr\u00e9lat s\u2019enorgueillissait de la cath\u00e9drale\u00a0; ma\u00eetre de l\u2019ouvrage, il la lisait comme seule figuration de son ordre th\u00e9ologique. Eperdu de transcendance, il ne voyait pas combien \u00e0 son insu, la cath\u00e9drale traduisait le g\u00e9nie op\u00e9ratif du ma\u00eetre d\u2019\u0153uvre et de ses ouvriers, combien la beaut\u00e9 p\u00e9renne des formes venait \u00e0 \u00e9clore de la po\u00e9sie mat\u00e9rielle des b\u00e2tisseurs. L\u2019esprit la\u00efque se nourrit de cette tradition de l\u2019ind\u00e9pendance ouvri\u00e8re. Les b\u00e2tisseurs n\u2019attendent pas de leurs successeurs d\u2019\u00eatre r\u00e9p\u00e9t\u00e9s, reproduits\u00a0; bien au contraire, ils souhaitent que leurs \u0153uvres, langages et textes leur \u00e9chappent par leur puissance configuratrice et qu\u2019ainsi, ils puissent \u00eatre compris autrement mais productivement par les g\u00e9n\u00e9rations futures. L\u2019appel de la m\u00e9tamorphose meut la conscience libre, c\u2019est pourquoi elle r\u00e9volutionne n\u00e9cessairement les ordres n\u00e9cros\u00e9s.<\/p>\n<p>Cette f\u00e9condit\u00e9 historique du Travail, du Monde en travail et de ses forces immanentes, aucune conscience mitr\u00e9e ou barbue n\u2019en a l\u2019intelligence. Aussi le parti-pr\u00eatre ne sait-il que vitup\u00e9rer la modernit\u00e9, le mat\u00e9rialisme, l\u2019individualisme, autant de notions dont il n\u2019a de d\u00e9finition que phantasmatique. Aveugle sur les processus historiques, et d\u2019abord sur les siens qui l\u2019ont d\u00e9compos\u00e9, il se pose en victime et crie au complot. Sa haine se nourrit de son ignorance, et les boucs \u00e9missaires lui tiennent lieu de masques voilant sa putr\u00e9faction et sa ranc\u0153ur. Comme le travail historique de la conscience leur fait d\u00e9faut, les pouvoirs religieux jouent sur le registre du spectacle pour s\u00e9duire les \u00e2mes. Leurs recettes incantatoires avant que d\u2019\u00eatre coercitives, ne forment pourtant pas les justes m\u00e9diations pour d\u00e9couvrir la Cit\u00e9 des travailleurs. Le citoyen na\u00eff, en les suivant, r\u00e9gressera vers les s\u00e9pulcres de la m\u00e9moire o\u00f9 s\u2019\u00e9vanouira sa conscience sociale et politique. Aux fins de poursuivre le chant g\u00e9n\u00e9ral des travailleurs, il faut savoir ne pas \u00eatre hant\u00e9 par les forces en arri\u00e8re de soi. Orph\u00e9e se d\u00e9tache de sa m\u00e9moire obscure et retourne \u00e0 la lumi\u00e8re. Les esprits cl\u00e9ricaux conspirent \u00e0 sceller \u00e0 jamais l\u2019ouverture des Temps\u00a0; l\u2019esprit la\u00efque, lui, forge la l\u00e9gende des si\u00e8cles.<\/p>\n<h3 class=\"spip\">La la\u00efcit\u00e9, saut qualitatif de la R\u00e9publique<\/h3>\n<p>Lorsque la main et l\u2019esprit progressent, que la conscience du travail s\u2019\u00e9l\u00e8ve, les religions deviennent des r\u00e9sidus sociaux ou des \u00ab\u00a0exp\u00e9riences int\u00e9rieures\u00a0\u00bb dont l\u2019impuissance politique n\u2019affecte pas l\u2019exercice de la d\u00e9mocratie civique. La R\u00e9publique ne sonde pas les reins et les c\u0153urs, elle laisse l\u2019individu libre de nourrir son imaginaire po\u00e9tique, mythologique ou m\u00e9taphysique. Celui-ci est dans son droit s\u2019il veut donner un coloris religieux \u00e0 sa vie priv\u00e9e et se regrouper pour c\u00e9l\u00e9brer un culte. La th\u00e9ologie dogmatique, la cat\u00e9ch\u00e8se, le culte et les rituels, voil\u00e0 dor\u00e9navant les seuls domaines o\u00f9 la religion peut s\u2019exercer et rassembler des croyants. Et une R\u00e9publique authentiquement d\u00e9mocratique n\u2019a pas \u00e0 s\u2019en inqui\u00e9ter car elle ne confond pas la temporalit\u00e9 intime des individus avec le temps historique de la patrie. Or, le pouvoir normatif que poss\u00e9daient les Eglises sur l\u2019activit\u00e9 g\u00e9n\u00e9rale des peuples s\u2019est effondr\u00e9, rompu par les conqu\u00eates de l\u2019aventure moderne. Leur dieu unique, fiction us\u00e9e par ses mensonges, a fait son temps, son autorit\u00e9 lui \u00e9tant retir\u00e9e par la raison pratique et critique. Le sens du monde s\u2019est d\u00e9rob\u00e9 \u00e0 l\u2019inquisition des pouvoirs religieux, d\u00e8s lors vou\u00e9s \u00e0 subsister par convention sociale ou instrumentation politique. Mortellement frapp\u00e9es dans leur cosmologie et leur th\u00e9ologie politique, les cl\u00e9ricatures devaient perdre logiquement les restes de leur emprise sur la soci\u00e9t\u00e9.<\/p>\n<p>La Loi de 1905 ne fait que consacrer dans le droit r\u00e9publicain cette impuissance inexorable des Eglises \u00e0 concourir \u00e0 la Raison g\u00e9n\u00e9rale. Leur condition m\u00eame d\u2019Eglises leur interdit de comprendre la condition de l\u2019homme moderne et d\u2019acc\u00e9der \u00e0 toute politique moderne. Elles ne peuvent pas, en effet, s\u2019affranchir de la totalit\u00e9 des pr\u00e9jug\u00e9s, fix\u00e9s et fixistes, qui les constitue\u00a0; et l\u2019h\u00e9t\u00e9ronomie de leurs normes est devenue trop \u00e9vidente aux yeux des citoyens. Le sachant, la R\u00e9publique la\u00efque se d\u00e9lie de ces ruines herm\u00e9neutiques de l\u2019histoire occidentale. Parall\u00e8lement, elle permet au croyant d\u2019\u00e9purer sa pratique\u00a0: il peut s\u2019adonner simplement au culte sans \u00eatre compromis dans d\u2019insens\u00e9es ambition cl\u00e9ricales. S\u2019il a l\u2019\u00e2me probe, ce croyant reconna\u00eetra qu\u2019il doit sa paix \u00e0 l\u2019universalit\u00e9 partag\u00e9e de la Raison et non aux \u00e9troitesses cl\u00e9ricales, toujours souterrainement ennemies les unes des autres. La Loi de 1905 est une loi de souverainet\u00e9 populaire, d\u2019\u00e9galit\u00e9 civique et de fraternit\u00e9 humaine.<\/p>\n<p>La vie historique et sociale des producteurs a donc r\u00e9volutionn\u00e9, au fil des si\u00e8cles, les rapports du sens entre l\u2019homme et son monde. La mentalit\u00e9 religieuse et la conscience productive se sont diff\u00e9renci\u00e9es au point qu\u2019un saut qualitatif \u00e9tait in\u00e9vitable sur le plan politique. De centrales, les religions sont devenues adventices dans l\u2019activit\u00e9 des peuples \u00e9clair\u00e9s, et leurs appareils de domination des pesanteurs archa\u00efques. Le royaume des cieux ne rev\u00eat plus, en r\u00e9gime de progr\u00e8s, qu\u2019une signification contingente. La Troisi\u00e8me R\u00e9publique, lorsqu\u2019elle s\u00e9pare les Eglises de l\u2019Etat, ne c\u00e8de pas \u00e0 un simple sentiment partisan\u00a0: elle r\u00e9pond \u00e0 la n\u00e9cessit\u00e9 historique et op\u00e8re un acte de refondation politique qui parach\u00e8ve la R\u00e9volution fran\u00e7aise. L\u2019\u00e9puisement historique de l\u2019\u00e9glise, de la synagogue, du temple et de la mosqu\u00e9e compose l\u2019envers dialectique de la t\u00e2che historique du Progr\u00e8s que s\u2019est assign\u00e9e la conscience libre des producteurs. La la\u00efcit\u00e9 grave dans le marbre du droit l\u2019horizon du Progr\u00e8s.<\/p>\n<p>Philippe Forget<\/p>\n<\/div>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<div class=\"notes\">\n<div id=\"nb1\">\n<p><span class=\"spip_note_ref\">[<a class=\"spip_note\" title=\"Notes 1\" href=\"http:\/\/old.fnlp.fr\/spip.php?article615#nh1\" rev=\"footnote\">1<\/a>]\u00a0<\/span>Cf. l\u2019article 1 de la Constitution de 1946 repris dans la Constitution du 4 octobre 1958.<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<div class=\"mh-excerpt\"><p>par Philippe Forget philosophe L\u2019esprit la\u00efque\u00a0: d\u00e9passement de la religion et souverainet\u00e9 d\u00e9mocratique Le 9 d\u00e9cembre 1905, la R\u00e9publique promulguait la Loi de s\u00e9paration des <a class=\"mh-excerpt-more\" href=\"https:\/\/blog.fnlp.fr\/?p=304\" title=\"La la\u00efcit\u00e9, n\u00e9cessit\u00e9 historique\">[&#8230;]<\/a><\/p>\n<\/div>","protected":false},"author":1,"featured_media":13,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[3,27],"tags":[],"class_list":["post-304","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-laicite","category-philippe-forget"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/blog.fnlp.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/304","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/blog.fnlp.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/blog.fnlp.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.fnlp.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.fnlp.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=304"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/blog.fnlp.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/304\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":305,"href":"https:\/\/blog.fnlp.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/304\/revisions\/305"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.fnlp.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/13"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/blog.fnlp.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=304"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.fnlp.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=304"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.fnlp.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=304"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}