Le peuple, certes, doit s’exprimer ; mais ce n’est pas lui qui gouverne, tout de même.

On est le premier juin, le referendum est terminé avec les résultats que l’on sait. La campagne pour le referendum sur l’adoption de la Constitution européenne se poursuit sans relâche dans les media, au gouvernement et dans les partis politiques qui ont appelé et appellent toujours à voter oui. Les partisans du OUI continuent à nous expliquer qu’on a fait une grosse erreur, qu’on va le payer, qu’on est des ceci et des cela, et qu’ils ont honte pour nous. Bref, ça chie sur les ondes !

C’est tout juste si on rappelle ici ou là, qu’il y a eu un vote qui d’ailleurs – selon ceux-là même qui y ont appelé – n’aurait jamais dû avoir lieu, et que l’immense majorité des citoyens de ce pays ont répondu avec précision à la question qui leur était posée, bien que ceux qui pensent pour nous considèrent qu’on a répondu à une autre question. Pas simple, non ? Le peuple n’a pas à dire qu’il n’est pas content. Le peuple il doit faire ce qu’on lui dit de faire, sinon où va-t-on ?

On m’avait posé la question suivante : « Approuvez-vous la ratification du traité établissant une Constitution pour l’Europe ? », comme 15 450 278 autres citoyens j’ai répondu « non » (le 15 450 279ème, c’est moi, au fond, le troisième à gauche sur la photo). Tous les matins, en allumant mon poste, j’entends qu’on m’explique que j’ai eu tort et que je n’ai rien compris.

Ce n’est pas ma faute ! Au départ, je ne savais pas trop bien ; j’hésitais un peu, même si j’avais des doutes … D’autant plus qu’un tas de gens très sérieux et très importants, des gens qui savent, des gens qui siègent, des gens qui pensent, des gens qui audimatent un maximum, m’expliquaient que je n’avais pas à m’en faire, que c’était une simple formalité et que je n’avais qu’à faire comme tout le monde, mettre mon bulletin OUI, là où on me dirait de le mettre, le jour venu. En attendant, je n’avais qu’à continuer à regarder la « ferme célébrités », l’émission que le monde entier nous envie.

J’en étais donc là. Et puis, un beau jour (ou un triste jour, c’est selon), j’ai reçu par la poste un gros paquet. Je l’ai ouvert fébrilement (j’aime bien recevoir des cadeaux). Dedans, il y avait une grosse brochure : c’était ce fameux texte qu’on m’avait dit que je devais approuver. Bêtement, je dois dire, je l’ai ouvert. Certes, ça ne valait pas « Da Vinci code » question palpitations, mais comme on m’avait appris à lire à l’école, vieux réflexe, je me suis mis à le lire.

C’est toujours comme ça que les catastrophes arrivent.

L’Eglise romaine le sait mieux que personne. N’avait-elle pas interdit que les membres du troupeau lisent et interprètent eux-mêmes les textes sacrés ? Et pour cela, elle avait pris toutes les précautions : Un texte écrit dans une langue inconnue, un peuple maintenu dans l’ignorance même de la lecture, une époque bénie ou l’imprimerie n’existait pas encore ! Bref tout était paré, verrouillé, bétonné.

Le diable s’y est sans doute mis : un matin, il a soufflé à un quelconque Guillaume du nom de Gutenberg qu’il y avait autre chose à faire que de recopier à longueur de journée, et que même, tiens, si ça se faisait, la première chose qu’on pouvait imprimer, juste pour rigoler, c’était la Bible. A partir de là, le ver était à nouveau dans la pomme : des gens – qui n’y connaissaient rien, et qui surtout n’avaient pas à y connaître à la place de ceux qui savent –, se sont mis à lire et ça a été le début de la fin. Enfin, vous connaissez la suite : certains ont commencé à ergoter, à trouver des nuances, à émettre des doutes, à trouver ça suspect pour finalement émettre l’avis qu’on pouvait peut-être aller voir ailleurs si il n’y avait pas autre chose de plus intéressant.

Bien sûr, ceux qui nous avaient adressé le texte du traité, connaissaient l’histoire. Ils avaient donc pris leurs précautions. Ils nous avaient mis un mode d’emploi. Voilà : on vous donne le texte, mais ce n’est pas la peine de vous fatiguer, on vous a fait un petit résumé, c’est ça que vous devez lire ; vous verrez, c’est tout bien comme on vous a dit. Pour être bien sûr, tous les jours à 20 heures, des journalistes indépendants nous faisaient un petit commentaire de textes : Y a marqué ça, mais c’est ça que vous devez comprendre.

D’une certaine manière tant de précautions, ça commençait à faire louche, même pour quelqu’un de bonne volonté comme moi et mes 15 450 278 copains.

Alors, on nous menaça des sept plaies d’Egypte. Pire, nous allions réveiller l’hydre prussienne retenue encore à nos frontières par les tarifs prohibitifs de l’autoroute. Inconscients que nous avons été, tels les Troyens riant au nez de Cassandre, nous avons méconnu les dangers. Lundi matin, je m’attendais à ce que – sous une pluie de cendres et de sang – les panzer divisions bénis par leur pape, défilent sur les Champs-Élysées. Mais non, tout semblait normal : « point de soldats au port, point aux murs de la ville », il faisait même presque beau. C’était juste pour nous faire peur : ouf !

Finalement, comme nous sommes un peuple pas très mature, qu’on ne sait jamais ce qu’on veut et qu’on change tout le temps, il faut bien qu’il y ait des gens qui savent ce qui est bon pour nous, et qui nous comprennent à demi-mot : Le Prince-Président est venu nous parler. Il nous a dit qu’il avait entendu ce qu’on voulait, c’était que M. Raffarin s’en aille ! Et bien on allait être satisfait. Pour le reste, l’Europe, les affaires, tout ça qu’on comprend pas, on pouvait être tranquille : tout continuerait comme avant, on verrait même pas la différence.

J’aime bien être compris et rassuré.

N’empêche, je me demande si c’est bien normal : on a dit NON tout de même.

Et puis, en fouillant dans ma bibliothèque, je suis tombé sur la Constitution de la Vème République. 1958 !, ça ne nous rajeunit pas. Faut dire que je ne l’ai jamais beaucoup aimé cette Constitution là non plus. Il y a eu un referendum, j’ai pas pu voter à l’époque, mais je me souviens très bien : c’est le oui qui l’a emporté cette fois-là, et la Constitution a été mise en application, comme de juste. Comme quoi, on ne peut se fier à rien. L’autre jour, on a voté NON, et la Constitution elle va quand même s’appliquer. Il y a de quoi être ébranlé.

Bref, j’ai parcouru ce texte antique. Et c’est là que j’ai tout compris ! : article 3 : « La souveraineté nationale appartient au peuple qui l’exerce par ses représentants et par la voie du referendum. Aucune section du peuple ni aucun individu ne peut s’en attribuer l’exercice ».

On a beau être 15 470 279, finalement on n’est qu’une section du peuple. Ce que c’est quand même que de nous !

N’empêche, j’ai l’impression qu’il y a quelque chose qui cloche.