Le Vaudou est toujours debor !

par Gérald Cusin

Qui a écrit : « je préfère l’excès de caricature à l’excès de censure » ? Ne cherchez pas, c’est le candidat Sarkozy en 2006 pour marquer son soutien à Charlie Hebdo. Curieuse schizophrénie. Le Président Sarkozy n’est plus d’accord avec le candidat. Il poursuit désormais tous ceux qui utilisent son image pour autre chose que sa valorisation personnelle [1], au nom de son droit absolu à contrôler celle-ci.

Ainsi, au mois d’octobre dernier il attaquait la société K&B pour qu’elle retire de la vente un coffret contenant un manuel vaudou et deux poupées, l’une à l’effigie de Ségolène Royal et l’autre le représentant. Dans le coffret, il y avait également un jeu d’épingles permettant de piquer les poupées, tradition oblige. Évidemment, il ne se préoccupait que de sa poupée à lui, des fois que ça puisse fonctionner sur l’autre effigie. Marie-Ségolène ne s’est pas, quant à elle, manifesté sur le sujet [2]

Dans un premier temps, le Tribunal de Grande Instance, le 29 octobre, avait autorisé – contre la demande présidentielle – la commercialisation du produit : « considérant qu’un tel gadget s’inscrit dans les limites autorisées de la liberté d’expression et du droit à l’humour ». Il ajoutait même qu’« une représentation non autorisée de l’image de Nicolas Sarkozy ne constitu[ait] ni une atteinte à la dignité humaine, ni une attaque personnelle ». Mais les juges de la Cour d’Appel, sans doute piqués au vif, ne l’ont pas entendu de cette oreille : « L’incitation du lecteur à piquer la poupée jointe à l’ouvrage avec les aiguilles fournies dans le coffret, action que sous-tend l’idée d’un mal physique, serait-il symbolique, constitue une atteinte à la dignité de la personne de M. Sarkozy ». Ils ne vont pas jusqu’à officiellement interdire la vente, cette mesure n’étant pas « proportionnée et adéquate », mais ils imposent – sous peine de 100 euros par exemplaire vendu – à la société en question, « [d’] apposer au besoin par un bandeau, sur tout coffret mis en vente ou proposé à quelque titre que ce soit au public, la mention et le libellé complet [de la condamnation ci-dessus] » Autrement dit, une interdiction qui ne dit pas son nom : la seule possibilité d’échapper à l’amende lourde consistant à rapatrier en urgence l’objet du litige en dépôt chez les revendeurs. Vous me direz qu’entre la décision du TGI et celle de la Cour d’Appel, la société qui commercialisait le produit a vu ses ventes se multiplier, et ses stocks fondre comme neige au soleil. Sans doute suite à une pratique d’envoûtement des acheteurs.

Le Vaudou, ça marche, faites gaffe !

Il me semble que le tribunal aurait fait une plus grande œuvre de salubrité publique en obligeant les mauvais plaisants à inscrire en grosses lettres noires encadrées comme un faire-part, à la manière des paquets de cigarettes : « Attention, pratiquer le vaudou peut tuer, même symboliquement ».

Il ne s’agit évidemment pas d’une atteinte à la liberté de conscience à l’encontre des adeptes de cette religion aussi respectable que les autres, grand dieu, non !, c’est juste le fait de proposer publiquement l’envoûtement – même symbolique – qui est visé. Il n’y a aucune restriction à le pratiquer dans sa sphère privée, tranquillement à la maison ou dans les lieux appropriés.

C’est tant mieux, parce que ce culte a pour vocation de permettre aux croyants d’assurer une réconciliation entre les esprits invisibles et les hommes afin de permettre aux sociétés de profiter d’une certaine bienveillance. En ces temps de crise aggravée du capitalisme, on en aurait bien besoin, non ? Remarquez, que faire apparaître ex nihilo 360 milliards d’euros dans un pays qu’on déclarait encore il y a peu en faillite ne peut être que le fait d’hommes en contact direct avec les grandes puissances telluriques et régénératrices de la nature, ou alors c’est que je n’y comprends rien.

Malgré tout, il y a un hic. En voulant à ce point contrôler son image, le Président de la République n’a-t-il pas ouvert la boîte de Pandore ? La justice de la République ne vient-elle pas de faire reconnaître officiellement la réalité de l’envoûtement ? Les zombies vont-ils maintenant avoir droit légal de cité et pénétrer dans l’espace de Schengen ? On en frémit. En cas de volonté de reconduite à la frontière de l’au-delà, ils pourraient toujours invoquer la jurisprudence ouverte par la Cour d’Appel de Paris.

Je serais président, j’irais immédiatement me mettre sous la protection des désenvoûteurs professionnels : mages blancs, marabouts, voire exorcistes de l’évêché de Paris, tous unis pour faire bonne mesure. En effet, celui qui est sous la domination d’un Bokor (un sorcier envoûtant par la magie noire) risque de devenir lui-même un zombie sans âme : Vous voyez notre président en zombie sans âme ! Affreux ! Déjà qu’il était proto-chanoine, le pauvre. Il devrait – s’il veut vraiment être conséquent – en plus des multiples sachets de gris-gris attachés à la ceinture, s’entourer en permanence des services d’une équipe de joueurs de tambours et de porteurs de bougies. N’oublions pas quelques sacrificateurs de poulets qui répandraient rituellement le sang de ces malheureuses bêtes. Et ce ne serait peut-être pas de trop : faut pas rigoler avec ces trucs-là, c’est la justice de notre beau pays qui le dit elle-même.

Vous me direz qu’il peut également avec un bon médium susciter régulièrement la tenue d’un congrès du Parti Socialiste, dont la teneur en zombies est particulièrement importante parmi l’équipe de direction, et parce qu’il est bien connu que les effets de l’envoûtement des uns annule celui des autres : redoutable efficacité.

Notes

[1] C’est la sixième fois depuis le début de son mandat que N. Sarkozy utilise cette procédure.

[2] Remarquez, on se demande parfois si elle ne se pique pas elle-même pour s’auto-envoûter : ne l’a-t-on pas vu dernièrement entrer en transe et se mettre à crier « fraternité !, fraternité ! » ? : quel pouvait bien être l’esprit qui la possédait à ce moment-là ? Terrifiants, les ravages de la sorcellerie !.