Et Jésus Christ, vous le prenez au menu ou à la carte ?

par Gérald Cusin

Il semble bien que cette année, nous allons manger du Jésus jusqu’à la nausée. Comme disait le pape Léon X, ce fils de Laurent de Medicis (le Magnifique), qui devint prêtre et évêque le même jour, juste avant son intronisation : « On sait de temps immémorial combien cette fable de Jésus-Christ nous a été profitable ». Comme c’est lui qui a vendu des indulgences pour construire St Pierre de Rome, il devait être suffisamment raisonnable pour savoir ce qu’il disait.

Il y a peu, et je rapportais ces propos dans le précédent numéro de La Raison, les journalistes du service public nous soutenaient mordicus que le pape, lors de sa visite en « Terre sainte » (sic) s’était rendu sur le lieu où « Jésus avait fait des miracles » (resic). Sans la moindre vergogne, on nous présente l’existence du Christ comme un fait avéré que nulle personne de bonne foi ne saurait remettre en cause.

Beaucoup de nos contemporains d’ailleurs – y compris parmi ceux qui se veulent rationalistes, voire libres penseurs – sont tout près à croire en l’existence de Jésus, tout en refusant, bien sûr d’admettre qu’il était le fils de son Père, qu’il ait fait des miracles, et bien sûr qu’il ait ressuscité, nous sommes entre gens sérieux, non ?

Ceux-là sont prêts à prendre du Jésus à la carte, trouvant sans doute trop copieux celui figurant au menu gastronomique.

Me promenant sur Internet, j’ai repéré, à propos de ce personnage, un site intitulé : « Se pourrait-il que la résurrection n’ait été qu’une mystification ? ». Croyant naïvement que j’allais avoir affaire à une attaque « en ligne » de cette billevesée, je suis allé y jeter un oeil. Hélas pour moi !, il s’agissait de bien autre chose : Rien que l’introduction valait son pesant d’or : « En affirmant que la résurrection est une mystification, les sceptiques doivent ignorer et nier la quantité la plus impressionnante d’évidences historiques disponible qui puisse exister à l’appui d’un seul et même événement de l’Antiquité ». Mazette !, ce qu’on est peu de choses ! Allant plus loin, l’auteur de cette page précise : « Quelqu’un a dit une fois (on ne sait pas qui, mais il ne l’a, à l’évidence, pas répété ), qu’il y a plus de preuves historiques sur la résurrection de Jésus-Christ que sur la défaite de Napoléon à Waterloo »… Bref, pour l’essentiel, les preuves sont tirées … des Evangiles ! Plaidoyers pro domo, écrits au moins un siècle après la mort présumée de l’individu, alors qu’aucun écrivain ou historien, parmi la trentaine dont on sait qu’ils ont vécu à l’époque, n’en fait mention. Notre érudit va plus loin, il cite Flavius Josèphe (37 – (95 ) ou 110) : « Cet homme était le Christ… Pilate l’a condamné à la croix… il leur est apparu vivant le troisième jour ». Et l’internaute ajoute, ce qui vaut son pesant, « même les érudits les plus hostiles de notre époque qui croient que les écrits de Josèphe ont été modifiés à la faveur du christianisme, sont d’accord …. qu’il faisait clairement référence à la résurrection de Christ ». C’est cela, oui. On sait maintenant que ces lignes furent ignorées par les exégètes du 2ème et 3ème siècle et seulement signalées, … au 4ème siècle par Eusèbe de Césarée, dit le faussaire.

En vérité, il s’agit du personnage le plus connu au monde pour lequel aucune preuve de son existence n’existe.

Cela n’empêche pas des personnes de tout bord, et de toutes opinions d’y aller de leur couplet à l’occasion de ce « jubilé »

Il y a peu, on pouvait lire dans un quotidien, un article – sous forme de tribune libre, d’un historien, dont je vous livre ci-dessous l’introduction : « Jésus Christ et le christianisme, considéré en toutes se branches, élaborations et mouvements changeant et contradictoires, constituent une part essentielle de l’histoire humaine : l’ignorer, c’est se condamner à l’amnésie mutilante, que l’on soit chrétien ou pas. Mieux partager et faire partager ce vivant et inépuisable trésor de l’humanité, c’est, en toute laïcité, assumer aujourd’hui avec plus de liberté et de ressources de pensée son statut et sa dignité d’être humain. La place et la vie de Jésus de Nazareth, puis les étapes de l’émergence du christianisme, sont encore difficiles à cerner. Les recherches historiques les plus récentes permettent cependant de mieux percevoir la complexité et la richesse singulière de leurs enracinements dans la Palestine et dans la société juive du 1er siècle qui est aussi celui de son intégration à un monde universalisé, l’Empire romain. Avec la vie, les paroles, les actes, la mort de Jésus, s’amorce un mouvement qui va devenir le christianisme. Entendons un mouvement fait, notamment au 1er siècle, de tensions et d’élaborations multiples, contradictoires. »

Cet historien s’appelle Antoine Casanova, il est directeur de « La Pensée », et il est membre du Comité national du PCF. Il y a bien des contorsions (dialectiques ?) dans son texte, mais en tous les cas, lui aussi fait partie de ceux qui prennent du Jésus à la carte : il a existé, et son message (bien sûr toujours d’actualité…), c’est plus d’humanité et moins de fric : en résumé, le Christ était un protococo, c’est bien connu.

Nos anciens avaient mis Maurice Thorez à la porte de la Libre Pensée, lorsque celui-ci s’engagea dans la « politique de la main tendue », estimant qu’elle était contraire aux buts poursuivis par notre mouvement. Maintenant, ce n’est plus la main, … c’est « toute la gueule » . Marx disait, comme chacun sait, que « la religion c’est l’opium du peule ». En paraphrasant Jacques Duclos , on pourrait dire : « un peu d’opium éloigne du christianisme, beaucoup d’opium y ramène », et Monsieur Casanova nous rassasie de ses fumées.

N’en doutons pas, il y aura beaucoup de monde au concert du jubilé. Il faudra bien que la voix des libres penseurs se fasse malgré tout entendre…