Les miracles ?… Même les chrétiens n’y croient plus, alors

A la veille du 15 août, le magazine Le Pèlerin a fait réaliser un sondage par la SOFRES auprès d’ « un échantillon national de mille personnes représentatif de l’ensemble de la population âgée de 18 ans et plus, interrogés en face à face ». 8% seulement des personnes interrogées voient dans les miracles une intervention de Dieu. Le plus remarquable, c’est que 84% des personnes se considérant comme « catholiques pratiquants ou comme pratiquants occasionnels » pensent que cela n’a rien à voir avec une intervention divine. Encore mieux, 5% des catholiques pratiquants et 8% des pratiquants occasionnels déclarent spontanément que le miracle n’existe pas.

A la question : « vous, personnellement, croyez-vous au miracle ? », la réponse est positive pour 35% des personnes interrogées et négatives pour 62%. Parmi les personnes se déclarant catholiques pratiquants, 36% n’y croient pas. Par ailleurs, comme 84% d’entre eux (voir plus haut) ne considèrent pas que le miracle soit une manifestation divine, on commencerait à y perdre son latin, s’il n’avait pas été supprimé par Vatican II.

Selon mon Petit Robert, le miracle, c’est d’abord « un fait extraordinaire où l’on croît reconnaître une intervention divine bienveillante, auquel on confère une signification spirituelle. » Il est vrai que passant dans le langage courant, l’expression s’est abâtardie, pour évoquer une chose « étonnante et admirable qui se produit contre toute attente. » Par exemple, « Mon bouton de culotte ne tenait qu’à un fil, c’est un vrai miracle si je ne l’ai pas perdu ! ».

Evidemment, ce genre de miracle – je veux bien l’admettre – n’est pas de nature à faire se transcender les foules.

Il faut dire que le miracle, omniprésent jusqu’au XVIIe siècle a dû reculer face à un certain nombre de coup de boutoirs. Ou plus exactement l’Église – qui utilisait la croyance naïve des foules non éduquées – a dû en rabattre, et ne plus toucher désormais au miracle qu’avec des pincettes pour éviter que le ridicule ne lui saute à la figure. Tout d’abord, au XVIIIe siècle, le rationalisme philosophique a contraint les théologiens à engager un débat de fond avec les idées critiques des Lumières. C’est sous le magistère de Benoît XIV (1740-1758) que les directives concernant les guérisons inexpliquées ont été mises en place et sont encore utilisées de nos jours. Au XIXe siècle, le religieux et ses diverses manifestations – notamment les extases mystiques, les stigmates, les visions, … – ont été mis à mal par le développement de l’étude du psychisme (psychologie, psychanalyse). Peu à peu, les phénomènes extraordinaires et inexpliqués ont été rangés au magasin des accessoires et soldés pour inventaires aux parapsychologues, charlatans, et autres spécialistes de la métapsychique. Le marché de la divination fonctionne très bien, merci pour lui. En quelque sorte, tant mieux pour les zététiciens qui ont ainsi pas mal de pain sur la planche.

J’avais déjà eu l’occasion, dans une précédente chronique, de vous rappeler toutes les démarches que doit suivre un guéri de Lourdes pour que sa guérison soit authentifiée comme un miracle. Sur les 7000 personnes ayant déclaré avoir été guérie suite à un pèlerinage à Lourdes depuis 1858, le bureau médical des sanctuaires (mis en place aux alentours de 1862) n’en a officialisé que 67. Le 66ème, qui est mort récemment, avait attendu une dizaine d’années pour que le miracle de sa guérison (en 1987) soit officialisé. Quant à la 67ème, reconnue en 2005, elle avait été guérie il y a plus de cinquante ans (en 1952), mais un certain nombre de médecins émettaient des doutes sur le caractère inexpliqué de la guérison (facteur essentiel et qui bien sûr fait reculer le « diagnostic » au fur et à mesure que les connaissances scientifiques avancent). De plus, les critères retenus datent, comme déjà dit, du XVIIIe siècle : ainsi il était prévu que le malade n’ait jamais pris de médicament ou n’ait jamais bénéficié d’une thérapie, ou bien que la maladie ait été déclarée incurable.

Comme toujours, les vérités éternelles d’origine ou d’interprétation divines, reculent devant les progrès de la science : telle maladie déclarée incurable finit toujours un jour ou l’autre par être vaincue par la science. Donc, malgré les doutes sur les origines de la guérison de Anna Santaniello, la nécessité absolue de la reconnaissance officielle s’est fait sentir : il faut absolument qu’il y ait des gagnants au loto si on veut que les gens continuent à jouer (et encore gagner au loto n’est pas du même ordre miraculeux que la grotte de Lourdes).

N’empêche que pour l’Eglise romaine, on ne peut être un saint patenté que si on peut produire des miracles. Et là, si le nombre des miraculés de Lourdes fait l’objet d’une grande suspicion (supposée ou réelle), il n’en est pas de même pour les miracles des saints, malgré ce que l’Église prétend depuis les critères établis par Benoît XIV. Si l’Eglise s’en est remis aux scientifiques (plus ou moins indépendants d’ailleurs) comme point de départ pour qualifier une guérison miraculeuse, elle conserve le monopole du territoire de chasse concernant le renouvellement du cheptel des élus ayant le droit de porter officiellement une auréole et les petites ailes qui vont avec. Il semble que la moindre histoire sortant un peu de l’ordinaire et propagée par quelques vagues témoins soit suffisante. Par exemple, une bonne sœur prétend avoir entendu des voix près de la tombe du dernier empereur d’Autriche-Hongrie, Charles 1er, en passe de canonisation ?, et paf ! voilà un miracle d’enregistré. Est-il question de canoniser Robert Schumann, père de l’Europe ? Pas de problème, nous avons un miracle en magasin. Ainsi, le cardinal Poupard – qui ne passe pas pour un écervelé – a estimé que : « la création de l’Europe était un miracle, qui pourrait être pris en compte dans la béatification éventuelle de l’homme politique français. »

Jean-Paul II a canonisé à lui seul plus de saints que l’ensemble des papes qui l’ont précédé. A raison de deux miracles obligatoires par auréole de pipe, ça en fait un certain nombre quand même. On peut penser que les dirigeants de l’Eglise de Rome en France font partie des 8% de ceux qui estiment qu’un miracle est une intervention de Dieu. Sinon, c’est à désespérer des sondages.