Drelin !, drelin !, voici le diable de Delain ! (1)

par Gérald Cusin

On le sait, pour les pères de l’Eglise comme pour leurs représentants actuels, pape, évêques et curés, le grand ennemi de l’homme, c’est la Raison. C’est Elle qui – selon eux – a permis, notamment depuis le siècle des Lumières, le recul de la Foi. Pour Lustiger, par exemple, Elle est à l’origine de la Shoah. Ainsi, si la Foi soulève des montagnes, la Raison ouvre la porte des fours. Peu importe si, dans l’énoncé de cette abominable contrevérité, on oublie de dire que c’est cette même Foi qui a allumé les bûchers, et que l’idéologie nazie relevait plus du dogme que de toute autre chose : c’était pour la plus grande gloire de Dieu – quel que soit le nom qu’on lui donne.

Heureusement, tous les jours les lumières diaboliques de la Raison sont combattues par cette « obscure clarté » qui tombe non « des étoiles », mais du ciel. Ainsi ; tout dernièrement à Delain en Haute-Saône. Pendant trois jours, nous raconte la presse, les objets se sont mis à voler, à se briser tout seuls devant une quinzaine de villageois complètement médusés. Cela avait commencé par une ampoule d’éclairage qui avait mystérieusement explosé. Tout un symbole : dans la maison de Dieu, il ne saurait y avoir de lumière qui vaille. Un des témoins raconte : « Le pire, ce fut peut-être ce gros cierge qui a traversé l’église sur une longueur d’une vingtaine de mètres avant de se fendre en deux sur sa longueur ». Et les journalistes de se précipiter en masse dans cette commune de 120 habitants. On recherche des causes. Un petit autel annexe, en place depuis longtemps, a été déplacé pour permettre la venue de l’Orchestre philharmonique de Besançon, et c’est ainsi que tout a commencé : il n’y a alors plus de doute : Les anciens avaient sans doute placé cet autel en ce lieu précis pour boucher une des sorties de l’enfer. Le Diable en personne, avec ses légions, n’avait plus qu’à se précipiter sur la planète. Dans un premier temps, il faisait une petite séance d’échauffement, en cassant du cierge dans une église hyper importante située exactement au centre du monde. On a interrogé également, à la télévision, un passant, présenté comme « artiste » : Pour lui, il n’y avait pas de doute : il reconnaissait, juré craché, dans tout ce tintamarre… le retour de sa mère !

Au secours ! Appelons les agents Mulder et Skully .

Ils sont arrivés dare-dare en la personne de Max de Wasseige, frère franciscain de son état et exerçant à ses heures (perdues ?) la redoutable fonction d’exorciste de l’archevêché. « C’est une fonction qui n’existait plus, explique le bon moine, mais la demande était tellement importante qu’il a fallu de nouveau attacher un exorciste à tous les évêchés ». Mais attention, pour Max, ici, pas question de diable : « Je n’y crois pas. Pour moi, le diable a plus à faire, en ce moment, au Kosovo ou au Soudan que dans l’église de Delain, mais on peut penser à de la télékinésie, c’est-à-dire des mouvements d’objets à distance sans contact corporel ».

Arrêtons-nous un peu, cela en vaut la peine. Tout d’abord, Max est un gros menteur en prétendant que la fonction d’exorciste n’existe plus et que c’est la demande des paroissiens qui a obligé l’Eglise à les réinstaller. Sous-entendu : l’Eglise ne croit pas en ses bêtises, allons, nous sommes modernes, nous autres !, mais l’emprise de Satan est telle que nous devons faire face. En vérité, je vous le dis, l’exorcisme est aussi vieux que l’Eglise elle-même.

Dans un récent interview [1] , Gabriel Amorth, exorciste officiel de Rome déclarait : « Notre fonction est de vérifier si une personne est ou non possédée par le Démon. C’est un travail de vérification ». Si l’image de la possession a disparu depuis les trois derniers siècles, c’est à cause de « l’influence de l’illuminisme, du rationalisme et de l’athéisme ». Ce terrible et sombre personnage, qui a l’oreille de Jean Paul II, rappelle que « Satan est la créature la plus parfaite sortie de la main de Dieu » : Franchement, qu’est-ce que c’est que ce Dieu qui fait d’abord des brouillons ? sympa pour ses copains les autres anges. Si c’est vraiment ce qu’il a fait de mieux, bravo !

On distingue les exorcismes ordinaires (la liturgie du baptême) des exorcismes extraordinaires (qui consistent à chasser le démon du corps des possédés). Tout prêtre se doit donc d’être un exorciste : l’Eglise lui en donne le pouvoir, cela fait partie de la panoplie complète du curé en état de marche : C’est l’évêque en personne qui le confère au séminariste. L’exorcisme est parfaitement reconnu par les catholiques comme par les protestants. D’ailleurs, lors de son prochain synode, au mois de juillet, l’Eglise d’Angleterre compte introduire des prières exorcistes dans sa liturgie pou mieux contrôler le développement sauvage de ces pratiques au sein de son Eglise.

En fait, le prêtre moyen ne peut pas pratiquer de son propre chef l’exorcisme extraordinaire, cette fonction étant conférée dans chaque diocèse à un clerc désigné par l’évêque. Ce qui nous permet de revenir à ce bon vieux Max.

Donc frère Max ne croît pas au diable farceur. Pour lui, l’entreprise du diable ne saurait s’appliquer qu’aux conflits qui jonchent notre planète, notamment en Europe et en Afrique. Satan = FMI et banque mondiale. Il fallait y penser. On se rappelle que pour les barbus d’Iran, l’Amérique, c’est (ou plutôt c’était, car on a trouvé depuis des arrangements avec le ciel) le Grand Satan [2] . Eglise catholique et Ayatollahs, même combat. Non, Max brother a trouvé une explication beaucoup plus rationnelle, la télékinésie !, le déplacement des objets à distance sans contact corporel. Ca, c’est une trouvaille ! Le serment de chasteté doit tellement travailler ce franciscain qu’il voit l’absence de contact corporel partout. Dernière manifestation diabolique, lorsqu’on a remis l’autel à sa place exacte, … écoutez bien !… et bien, … « des fragments de bougie chauds se sont brisés sur le sol ! » [3]. Il est vachement terrifiant ce diable-là.

Quelques jours plus tard, le maire de la ville a tout avoué : c’était lui l’auteur de la farce. « Assurons-nous bien du fait, avant que de nous inquiéter de la cause. Il est vrai que cette méthode est bien lente pour la plupart des gens qui courent naturellement à la cause, et passent par-dessus la vérité du fait ; mais enfin, nous éviterons le ridicule d’avoir trouvé la cause de ce qui n’est point » [4]

Lorsqu’on a appris la vérité aux habitants du village, une brave dame a dit : « Je n’y crois pas, c’est impossible »…

Notes

[1] Interviu, journal espagnol, 27 juil.98

[2] On sait déjà également que Clinton a chassé Monica Lewinsky parce que Satan l’habite

[3] Le Parisien Libéré du 20/10/98

[4] Fontenelle : Histoire des Oracles (1686).